Arts visuals / World Arts

Paris et la semaine du dessin: coups de coeur (et ses liens avec la Catalogne)

Llegeix-lo en català

En entrant dans le premier des trois salons qui chaque année composent ce qu’il est convenu d’appeler la ‘Semaine du dessin’, on est souvent motivé par l’attente de découvertes, de rencontres, mais aussi de confirmations quant au panorama, évidemment subjectif, que le marché de l’art contemporain propose à tout visiteur équipé de bons baskets (il va falloir arpenter des kilomètres linéaires) et d’une curiosité avivée par l’amour du dessin.

En entrant dans Drawing Now, se déploie face à nous un grand nombre (cinquante? plus?) de dessins de Daniel Johnston. L’artiste américain mort en 2019 fait partie des “artistes pour artistes”. A la fois musicien et dessinateur, il a laissé derrière lui une œuvre prolixe dans les deux domaines. Sa musique avait été révélée, c’est célèbre, par la vénération ostentatoire que lui portait Kurt Cobain, par exemple en affichant des t-shirts à son nom. C’est une musique que l’on pourrait qualifier de quasi-brute, au sens de Dubuffet, tant les approximations et le non académisme y règnent, à la limite de la fausseté. Et pourtant c’est une merveille. Il en est de même pour ses dessins, peuplés de super héros et de personnages sortis de l’inconscient américain, se déployant en séries colorées ou non (le prix change selon la surface travaillée), accompagnés de punchlines mystérieuses et poétiques: “I love You Daniel, but songs of pain is in vain” énonce une sorte de Monalisa-Pinup, accolée à un monstre vert, et un énorme point d’interrogation. C’est le stand de la Galerie Loevenbruck.

Guillaume Dégé chez Semiose

A quelques pas sur la gauche, sur celui de Sémiose, galeriste et éditeur de longue date, on pouvait ce matin là croiser Jérôme Porcher, frère jumeau de Benoît, patron de la galerie. L’artiste Guillaume Dégé déploie une série de collages rehaussés à la gouache, sur papier ancien. Des animaux et des formes (analogues à sa série Grain de moutarde) cohabitent ou se mélangent, pour former des résonances ou des chimères. On remarque un excellent cerf au cou allongé façon girafe, mais rose de peau, en notant que la tête découpée et recollée est peut-être celle d’un autre, car présentant un profil impossible. A côté, dans un petit format similaire, un hippopotame marche sur la sorte de trompe que l’artiste a étirée de sa gueule grise. Plus haut, un dromadaire voit sa bosse coupée pour porter un demi soleil, ou citron, ou quelque chose qui y ressemble. La simplicité des mashups force l’imagination poétique, comme dans les poèmes de Laura Vazquez.

Guillaume Dégé, Sans titre, 2021. Gouache et collage sur papier XVIIIe. 20 × 31.5 cm. Photo A. Mole. Courtesy Semiose, Paris.

Un Cluster venu de Barcelone

Un simple demi-tour permet de faire face à une pièce de l’artiste parisienne (vivant à Rome) Carine Brancowitz, nommée Cluster. Deux personnages s’y font dos, cadrés de trois quart et de profil, présentés en noir et blanc, avec leur visage tiré au trait dans une grande épure. Derrière eux, avec des couleurs intenses, des aplats dessinent des architectures modernistes, escaliers et rampes adossés à une baie vitrée donnant sur la pénombre. Le personnage féminin à droite (autoportrait) semble tenir du bout des doigts la tige de la plante située derrière elle, un peu comme dans Botticelli. De près, on se perd dans les détails infinis des vêtements, répétés avec minutie, comme cette panthère reproduite au tampon et reprise, une par une, dans le détail du tissu.

Un Cluster (56X95cm, courtesy l’artiste et ADN Galeria), comme l’indique le titre de cette œuvre de 2021, première d’une série de 5 produites pendant le confinement. Le stand, tenu par le Barcelonais Miguel Angel Sanchez (ADN) l’un des meilleurs de la foire, présente par ailleurs des dessins historiques d’Abdelkader Benchamma, ainsi que le remarqué Joan Pallé, et ses slogans sur des affiches publicitaires, dans la veine de Ed Ruscha, dont les messages à forte valeur politique et poétique détournent les codes de la publicité: “Salir de Aqui”, A hole in the air”, “Pornocracia”, etc. L’artiste nous confiera plus tard en trouver certains dans des romans et les isoler dans ses pièces.

Seins et fesses

Après quelques pas, on arrive sur le stand de Air de Paris. On y remarque de suite les dessins mais surtout les scuplures du duo français Mrzyck et Moriceau, déclinant exclusivement les mêmes thèmes ou presque, depuis plus de vingt ans: des seins, des fesses, du sexe joyeux, des personnages débonnaires, comme dans des dessins animés façon La linea. On s’approche, et on voit dans un format A3 noir et blanc un téton féminin effleurant le trou d’une oreille. D’une effrayante simplicité, le dessin saisit par son humour et son pouvoir d’évocation. On sait que la publicité a beaucoup sollicité ces artistes, qui ont eu raison d’y souscrire. On doit avouer que leur créativité n’est pas à la baisse en milieu de carrière. A côté, posées sur un mur, des sculptures reprennent l’imagerie à travers une série aux dimensions (et tarifs) variés. Ce sont de longs bras colorés soutenant des paires de fesses, elles aussi colorées en aplats. Pour le dire directement, ce sont des mains au cul! On croit à la blague. Et immédiatement on adhère. Sans doute le thème a-t-il été trop peu étudié dans l’histoire de l’art.

Mrzyck et Moriceau, courtesy galerie Air de Paris, et Grégoire Avenal

Palindrome

Sur le stand de la galerie Bernard Jordan, on retrouve les travaux sur papier d’Alexandre Léger, artiste dont les racines familiales le rattachent aux Garrotxes. S’il ne fallait en retenir qu’une, ce serait le Gisant cosmique! le dessin, composé de huit feuilles A4, est inspiré d’un gisant de la cathédrale d’Evreux où a récemment exposé Léger. Volontairement disproportionné, l’homme allongé est comme écorché vif. Près de lui flotte les mystérieux mots “rêve de pétrole”. Comme c’est souvent le cas, Léger associe au dessin des mots et des phrases issues de ses cahiers. Sur le cadre, élément central de l’oeuvre, est écrit: “​​Usé déjà, je suis étendu, anéanti mais éveillé, toujours évanescent, dériver longtemps et revenir”, phrase qui peut se lire dans les deux sens. Le superbe gisant est une pièce maîtresse dans le travail de l’artiste remarqué de longue date, exposé à Perpignan lors du Filaf 2018.

Alexandra Léger Gisant Cosmique-2021-Aquarelle, crayon sur papier_cadre sculpté en bois.

Les dessins bronzés

La série Summer drawings de Gilles Barbier, exposée sur le stand des Vallois, décline d’une façon inédite l’utilisation du soleil dans le dessin. Partant du constat du jaunissement d’un papier journal oublié en été, Barbier a cherché à mettre en oeuvre la pigmentation que les UV produisent. Laissant au soleil le papier un à six jours en été, en fait varier la teinte. Sur le côté, Barbier indique avec un nuancier les tonalités correspondant au nombre de jours d’exposition. Puis il y dessine des baigneurs ou des personnages dénudés, trouvés sur internet, en marquant souvent la trace blanche du maillot ou de la montre etc. Dans la série Winter drawings, il utilise le même procédé mais avec une lampe à bronzage de 500 watts dans son atelier. A l’évidence Barbier joue avec le pire ennemi du dessin: la lumière, qui est la hantise de tous les conservateurs de musée.

Gilles Barbier SUMMER Drawings 2022. Courtesy galerie Vallois

Ddessin et les références mythologiques et bibliques d’Alexis Gallissaires.

On quitte ensuite le quartier du Marais pour se rendre dans celui de la Bourse, deuxième arrondissement. A l’espace Molière, se tient Ddessin, autre salon de dessin contemporain existant depuis 2013. Ici la directrice Eve de Medeiros propose une sélection internationale de galeries qu’on retrouve parfois d’une année sur l’autre, ce qui est bon signe, comme la galerie Mariska Hammoudi.

Mariska Hammoudi DDESSIN 2020 devant Mammifères de Gallissaries

Sur le stand de celui-ci on peut découvrir un impressionnant dessin de Tudi Deligne, explorant l’histoire de l’art en reprenant le Caravage ou une scène de chasse. Ses dessins au fusain impressionnent en déployant un univers d’une grande force.

On s’arrête surtout sur Mammifères, l’œuvre inédite d’Alexis Gallissaires, sorte de ronde baroque inspirée de Bruegel et réalisée en grand format au crayon à papier. Dans la neige, peut-être dans un sous bois, des personnages pouvant être d’europe de l’est côtoient une meute de chiens qui s’approche d’eux. Un des personnages joue de l’accordéon, ce qui produit un effet sonore puissant . A gauche, une vieille dame aux cheveux couverts semble s’apprêter à nourrir un chiot, qu’elle considère avec bienveillance. A l’évidence la nourriture et le partage sont au coeur du projet, l’artiste signalant une analogie avec le partage de Mékoné, partage de dupes initié par Prométhée.

A droite, au contraire, un jeune homme torse nu regarde le ciel, paumes crispées, baigné d’une lumière qui sature le dessin, et fait disparaître son visage. Cette position quasi christique est peut-être la clé permettant de comprendre le renvoi que signale le texte de Gallissaires (par ailleurs auteur édité chez Allia, Paris) au Psaume 22, qui évoque le moment de doute sur la croix. L’enjeu politique et mystique devient alors évident. C’est un thème de prédilection de Gallissaires, né à Perpignan, dont le travail explore dans un dessin particulièrement méticuleux, les confins du sacré et de la condition humaine.

Un dessin ancien mais très récent

Enfin, il faut se rendre au Salon du dessin, sis au Palais Brogniart, et dont la thématique explicite renvoie directement à des artistes plus historiques, principalement morts. Au fil des allées, on croisera un impressionnant Rouault (Deux prostituées, 1906) chez Taménaga. Mais c’est surtout le stand de Loeve&Co qui détonne par son originalité dans ce contexte. Outre un beau Calder, on y trouve de réjouissants collages de Prévert dont la modernité saisit. Sur le mur d’à côté plusieurs pièces récentes de Jean Michel Alberola, artiste d’une soixantaine d’années vivant à Paris (exposé à Perpignan en 2017, et dont le galeriste Stéphane Corréard vit une partie de l’année à Cadaquès), semblent contredire le thème du salon. Pourtant il y est écrit “Dessin ancien” dessus. L’effet historique est accentué par un encadrement en moulures anciennes. On pense au roman de Tom Wolfe, Le mot peint de 1975.

Stéphane Corréard devant Dessin ancien de Jean Michel Alberola au salon du dessin 2022
Sébastien Planas
Realitzador nascut el 1975. Director del Filaf (Festival Internacional del Llibre d’Art i del Film) de Perpinyà. Membre del jurat de Cinema dels Premis El Temps de les Arts.

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