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Gregory Forstner penser la peinture et la dette de l’histoire

L’exposition ‘Roasted hot with heat’ à A cent mètres du centre du monde à Perpignan de Gregory Forstner est l’occasion de découvrir ce peintre qui vit à Montpellier.

Roasted hot with heat
Gregory Forstner – Cristina Lama – Matías Sánchez
Du 4 mars au 27 mai 2023 Centre d’Art Contemporain A cent mètres du centre du monde
Perpignan

Il naît en Afrique mais grandit à Nice. Sa mère peint et l’encourage. Elle n’a pas eu de carrière mais l’éveille à ce médium. Les livres l’entourent. Curieux, comme tous les enfants dit-il, il regarde. A l’adolescence, il cherche sa propre identité. Son père est autrichien mais ne lui a jamais parlé allemand. A la maison on parle français ou anglais. Il éprouve le désir de l’Autriche et des pays germaniques. Ce n’est qu’après vingt ans qu’il reviendra aux grands peintres français. En rupture avec le système scolaire, il part en Autriche où il travaille comme modèle vivant. Il tente l’entrée de la Villa Arson mais n’a pas le bac; il avoue durant l’entretien, et on l’accepte.

Noël Dolla, un de ses enseignants, dont pourtant le travail est à l’opposé du sien, achète le premier un de ses tableaux, alors qu’il est encore étudiant. Il ne commente pas le tableau et se contente d’en demander le prix. C’est la première occurrence d’un casque allemand dans la peinture de Forstner. Les écoles de province des années 90 sont très opposées à la peinture. Tout ce qui est fait avec la main est mal vu. On l’appelle le GI de la peinture. Il éprouve une vraie pression. L’art à ce moment, ce sont les idées. Il est dans la solitude et le rapport de force. Forstner n’en est que plus convaincu dans sa nécessité de peindre. A la sortie, il se sent très armé. Jospeh Mouton son professeur d’esthétique et Noel Dolla sont ainsi les premiers à le soutenir.

Peintre et maître nageur

A ce moment, il lit Zweig, John Fante, Charles Bukowski, Serge Doubrovsky. Ses héros sont Hans Bellmer, Georges Grosz, Otto DIx, Philip Guston et les néo fauves allemands: Baselitz Lüpertz, Alebrolen, Kippenberger. La culture française ne vient que parce qu’elle est devant lui, là où il vit. Les livres Taschen, à une époque pré-internet, jouent un grand rôle de vulgarisation. L’expo Sensation de Saatchi le marque.

Il entre aux beaux arts de Paris, atelier Joël Kermarec, il parle avec Alberola, Dietman, mais au bout de trois mois abandonne. Il retourne à Nice et une ancienne galeriste lui loue un atelier dans une ancienne épicerie. Il passe le diplôme de maître nageur pour gagner sa vie. Aujourd’hui, il dit avoir été naïf: il parlait peu, n’allait pas aux vernissages. C’est très différent aujourd’hui affirme t il, où les étudiants ont une forte conscience de leur propre visibilité, et se voient rapidement occuper le haut du marché.

Premières expositions

En 2003 il part à Berlin pour une résidence. Il y rencontre Valérie Favre. Dans son atelier, elle aime ce qu’il lui montre en photo de ses propres œuvres. Elle le recommande à la Galerie Jocelyn Wolff, co-montée par l’ami de l’artiste. Il expose vingt petits tableaux. Peu après, Gilbert Terlin, directeur du MAMAC, visite son atelier à Nice. Une semaine plus tard, il lui achète un tableau et propose une exposition à venir au musée. Il remarque avoir eu dix ans de travail derrière lui à ce moment-là, ne plus avoir été un débutant.

Gregory Forstner parcourant l’exposition.

Une vision tragique et comique de l’histoire

A cette époque, il peint des bouffons inspirés de gravures hollandaises et allemandes. Le bouffon est le seul qui peut dire la vérité au roi sous l’attribut de la farce. La position sociale du bouffon l’intéresse. En 2006 il inclut d’autres figures. En jouant au billard, il voit des posters de chiens humanisés qui jouent au billard et aux cartes. fasciné, il inclut ces images dans son travail. Franz Hals déjà peignait cette comédie sociale, comme plus tard Orwell. Il s’en revendique. Il emprunte et intègre dans son travail. Il cherche à éviter un rapport romantique ou strictement pathétique à la société. Sa conscience de l’histoire est forte. Il sait que l’image est responsable, mais le trait d’esprit et le grotesque permettent de mettre à distance. L’animal, comme dans Lafontaine, permet de dire les choses. Le grand format qu’il réalise, cinq mètres parfois, permet de faire de l’image un événement majeur, comme Géricault dans le Radeau de la Méduse. Certaines scènes oscillent entre la torture et le carnaval.

La figure du chien comme outil pictural

Un jour, dans un de ses chiens peints, il voit le regard bleu et mélancolique de son père. Il lui met un casque allemand. Il lui offre le tableau. Sa famille incarne selon ses mots une absurdité historique: un grand père nazi et un autre décoré grand résistant. La distance de l’humour, pourtant impossible, rend compte de sa propre incompréhension de cette histoire. Il cherche à éviter le pathos et à être honnête. La grande histoire devient une affaire personnelle. Il se sent responsable devant le public qu’il refuse de manipuler. La peinture française, à la différence des allemands, dit-il, n’a rien fait avec la seconde guerre. On est passé dit-il à l’Abstraction lyrique et à Support surface, rien n’a été pensé. Est-ce une des raisons de la perte de visibilité de la France? C’est à la génération d’après de prendre la responsabilité de penser. Jonathan Littell dans Les bienveillantes cherche également cela. De sa génération il cite Jérôme Zonder, un des seuls qui se préoccupe de ces sujets.

Pudeur, 2022. 200×150 cm, Huile sur lin (@ADAGP et l’artiste)

Crever ses camarades avec des baïonnettes brûlantes

A Perpignan, il souhaite mettre l’histoire dans le contexte des guerres contemporaines. Le titre de l’exposition vient d’un poème de E.E. Cummings, I think of Olaf. Il parle d’un objecteur de conscience durant la première guerre, tué par ses propres amis alors qu’il refuse de combattre. Il est tué par les baillonnettes chauffées à blanc: roasted with heat. Les tableaux sont inspirés de cartes à jouer datant de la révolution, où sont représentés les dogmes de la nouvelle société : le génie civil, le génie des armes etc. La société prévoit des choses pour tout le monde. Les tableaux de très grande dimension fragilisent les personnages. Les problèmes sont les mêmes aujourd’hui. Rien n’aura été appris de l’histoire.

Cristina Lama et Matías Sánchez, deux peintres vivant à Séville partagent l’exposition. Ils convoquent comme lui des figures, des masques et des clowns avec une forme d’ambivalence. Du carnaval, comme dans la culture espagnole populaire, jusqu’aux cartoons américains. Les crânes sont très fréquents: sont-ils la mort, comme vu en occident, ou la vie qui revient comme dans la culture latine mexicaine? La figure de Mickey peut elle aussi être drôle ou mélancolique. La naïveté est poussée jusqu’au bout. L’exposition à Perpignan, dans un lieu immense en forme de dédale, a permis cet échange entre artistes. Il dit aimer ce genre d’exposition qui va au-delà de l’étalage personnel. Les tableaux sont confrontés les uns aux autres, loin d’être séparés.

Matías Sánchez, In ictu oculi, 2021,Oil on linen ,250 × 200 cm.
Sébastien Planas
Realitzador nascut el 1975. Director del Filaf (Festival Internacional del Llibre d’Art i del Film) de Perpinyà. Membre del jurat de Cinema dels Premis El Temps de les Arts.

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